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Niger : Une lueur verte pour sauver le Niger
Posté par Touareg le 19/6/2009 0:45:23 (243 lectures)



Seuls de nouveaux arbres pourront éviter le désastre. Faute de « fixer » ses berges, le Niger, troisième plus long fleuve d’Afrique, risque de périr. Le « Nil des Noirs » cher à Ptolémée est à l’agonie. Le réchauffement de la planète, l’avancée du ­désert, la diminution des pluies, l’érosion accélérée, la multiplication des dunes, plus la déforestation et la pollution, ont eu raison de « Djoli-ba », son nom local. « L’artère », en langue bambara, arrose neuf Etats. En trente ans son débit s’est tari de moitié. Les géographes évoquent sa probable disparition. Au total, 120 millions de personnes – 200 millions en 2020 – sont en danger si rien n’est fait. Reportage au Mali, au cœur de la catastrophe.

A peine le temps d’une petite sieste, et une langue de sable s’est infiltrée sous la porte de ma chambre. Avec le vent, c’est la malédiction locale. Les rues de Tombouctou en sont envahies. Les jardins en sont recouverts. Où est la « perle du Sahel », l’oasis luxuriante qui fit rêver tant d’aventuriers ? C’est une grosse bourgade de maisons en briques de terre, abrutie par la chaleur et la poussière. La « ville aux 333 saints » n’attend plus de miracle. Tombouctou était une fille du fleuve, c’est définitivement une cité du désert. Le Niger s’est retiré à Korioume, à 18 kilomètres de la médina. Le vieux canal que les marins français empruntèrent en 1894 pour conquérir la légendaire capitale de l’islam en Afrique noire est ensablé. Le nouveau, mal conçu par les Libyens, n’a jamais vraiment fonctionné. Les peuples de la région, noirs (Bambara, Songhaï, Peuls, Dogons, Bella, Bozo...), comme blancs (Maures, Touaregs, Arabes), appellent le Niger « Djoli-ba » : « Beaucoup de sang ». L’« artère » vitale de l’Afrique occidentale est en train de se boucher. Pendant des millénaires, le Niger a nargué le désert. Il est la vie face au néant. Ses crues fertilisent les terres sur des kilomètres alentour. Le merveilleux système écologique s’est grippé. C’est une catastrophe.

Dans les faubourgs de Tombouctou se dressent d’énormes villas blanches d’où s’échappent régulièrement des 4 x 4 surpuissants. Au volant, de riches Arabes en djellaba de luxe, avec montres de joaillier et bracelets en or. On les voit le soir dans le salon kitschissime aux canapés fluo de l’hôtel Hendrina Khan. Cet établissement « haut de gamme » appartiendrait à Abdul Qadeer Khan, le « père » de la bombe atomique pakistanaise. Parmi ces commerçants aisés, certains seraient des « Marlboro » : des trafiquants de cigarettes reconvertis dans la cocaïne. Tout autour de la ville, on parle de la « zone grise » : vrais et faux rebelles touaregs y croisent ravisseurs, brigands, narcos et autres membres d’Al-Qaïda Maghreb. Le 3 juin, l’organisation terroriste a annoncé qu’elle venait d’exécuter Edwin Dyer, un otage anglais détenu depuis le 22 janvier dans le désert.

On descendra jusqu’à Gao par le fleuve, plus sûr que la piste. On loue une pinasse, une longue pirogue effilée protégée par un toit de nattes de paille et propulsée par un petit moteur de 25 chevaux. Deux piroguiers nous accompagneront. Avec ses 200 mètres de large en moyenne durant l’étiage, le Niger demeure un fleuve majestueux. Mais sa profondeur est ridicule et ses bancs de sable extrêmement vicieux. Nous naviguerons souvent à la perche. Départ demain à l’aube. Auparavant, nous devons rencontrer Ibrahim Ag Sindibla. Ce quadragénaire est le responsable pour Tombouctou du PLCE, le Programme de lutte contre l’ensablement, mis en place depuis quatre ans par Bamako. « Quand j’allais à l’école au début des années 80, se souvient-il, les pirogues montaient toujours jusqu’ici. » Ibrahim croit aux vertus des nouvelles technologies écologiques : « On sait fixer biologiquement les berges qui s’écroulent et les dunes. » Le PLCE a prévu de « fixer » 5 000 hectares d’ici à 2010. Problème, précise Ibrahim : « Pour endiguer la menace, il faudrait fixer au minimum, rien qu’au Mali, 400 000 hectares. » Près de cent fois plus !

Au fil des jours, le paysage est quasi immuable. De chaque côté du fleuve, l’eau a laissé en se retirant une mince bande de végétation d’un vert étincelant sur laquelle paissent des troupeaux de buffles, chèvres, moutons, ânes. Juste au-dessus, les cases cubiques de terre cuite des paysans songhaï et les huttes rondes en paille des Bella, une ethnie d’anciens esclaves. On devine aux alentours les carrés desséchés des rizières qui reverdiront en hiver. Derrière, le désert. Régulièrement, des bosquets d’eucalyptus et d’acacias aux feuillages fournis défient l’immensité. Ces arbres ont été plantés il y a quatre ou cinq ans dans le cadre de la lutte contre le sable. Leur ombre est une bénédiction. Les rives sont souvent quadrillées par des rangées de buissons d’euphorbe et de vétiver. C’est la phase initiale du processus de fixation des sols.

Une cinquantaine de dromadaires traversent le fleuve qui vire au gris métallique sous le soleil vertical de midi. De l’eau jusqu’au poitrail, ils rechignent à avancer, blatèrent à tout-va, montrent les dents. Les cinq Maures en petites tuniques bleu ciel et lourds turbans noirs qui les encadrent crient juste ce qu’il faut. Ils viennent de Taoudenni, les terribles mines de sel dans le nord du Mali, à 750 kilomètres de là. Chaque bête porte deux lourdes plaques du précieux minerai qu’ils vont échanger contre du mil en pays dogon. Un héron cendré prend son envol à 10 mètres d’un pêcheur bozo qui lance son filet. Depuis le village de cases en banco, installé sur l’autre rive, monte le son aigrelet d’une flûte joyeuse. « Une fête de mariage », commente nonchalamment le piroguier avant de briser brusquement la magie en branchant sa radio. « Sochaux-Valenciennes : zéro-zéro. » Les Maliens restent très intéressés par ce qui se passe dans l’ancienne « mère patrie ».

Violent coup de barre à droite, hurlement du moteur qui s’emballe. Tout à son émission de foot, notre navigateur n’a pas vu les petites oreilles pointues et les gros museaux noirs d’un couple d’hippos qui barbotaient à moins de 5 mètres. Chacune de ces bestioles pèse ses 3 tonnes. On dit qu’elles n’aiment pas du tout être dérangées ! On a eu chaud. L’incident alimentera les conversations à la veillée. On bivouaque chaque soir sur une des plages de sable fin découvertes par la décrue. On pourrait toucher la voie lactée.

Nos portables sonnent. On arrive à Gourma-Rharous. Il n’y a pas d’électricité dans ce gros village de 8 000 âmes, mais, de sous leur boubou, des jeunes nous sortent illico des cartes de téléphone. Dans les ruelles de sable, des femmes somnolent à côté de leurs « tabliers », des éventaires rudimentaires où elles proposent des paquets de cigarettes American Legend. Un ado s’évente en tenant nonchalamment de l’autre main la laisse de sa vache aux longues cornes. Nancoman Keïta, le ministre de l’Environnement et de l’Assainissement, est passé ici il y a deux semaines. Il n’était pas content. Les gens n’ont pas entretenu les fixations biologiques et le désert a progressé. Les treize puits forés à la fin des années 90 ont été abandonnés.
Nouvelle nuit à la belle étoile. Comme nous finissons de dîner de capitaines grillés achetés à des Bozo, les « fils de l’eau », deux jeunes femmes, l’une avec un bébé dans le dos, nous rejoignent. Elles voulaient voir les « toubabous » qui passaient. La plus délurée s’est soudain lancée dans une danse frénétique en se frappant les fesses avec les talons, puis elles ont disparu dans l’obscurité. Afrique fantôme ! Toute la soirée, des gens ont déambulé sur la rive. La vallée du Niger pullule de villages et de hameaux. Les trois quarts des dix millions d’habitants du Mali vivent au bord de Djoli-ba. Le « fils préféré de Dieu », dit la légende.

C’est le lendemain, à Egachar, que je prends conscience de l’ampleur du drame. Je suffoque en escaladant la dune qui ensevelit le village. Le vent a rongé les murs et abattu les toits. Le sable est partout. Dans la vieille école, il grimpe jusqu’au tableau noir. C’est un village « gâté », commente le directeur. C’était autrefois une communauté tranquille de pêcheurs bozo. Chassés de leurs territoires traditionnels, plus au nord, par les sécheresses à répétition, des nomades Al-Ansari complètement démunis s’y sont réfugiés dans les années 80. Tandis que les autochtones ne sortent plus que deux poissons par jour au lieu de dix autrefois, les nouveaux venus végètent au seuil de la famine. Il y a bien une pompe qui permettrait d’irriguer quelques cultures, mais le moteur est « gâté » depuis dix ans. Silence sinistre, lumière aveuglante, sentiment de désolation.

Bourem, l’hiver, quand le fleuve s’étend sur des kilomètres et que les eaux remontent de plusieurs mètres, est une escale importante entre Tombouctou et Gao. Pour l’heure, les bateaux à double pont qui desservent les villes du fleuve sont en cale sèche. Normalement, ils reprenaient du service à la mi-juillet. Maintenant, au mieux, c’est en août. Tout au long des derniers 100 kilomètres, le sable se déchaîne. Lancées depuis la ligne d’horizon, des vagues de dunes partent à l’assaut de la vallée. Elles attaquent par cercles concentriques. A une petite journée de pirogue de Gao, Dorogundgé est un cliché. Out of Africa !

Accroché à une chaîne de dunes roses aux courbes de nymphe, le village domine une plaine géante enchantée par les quatre bras argentés du grand fleuve. Des centaines d’animaux, des grappes de chameaux, des files de mules se rafraîchissent dans l’eau tandis que des dizaines de pâtres aux traits tirés remplissent des outres en peau de chèvre. Il y a trop de monde sur la carte postale. Ces troupeaux n’appartiennent pas aux habitants de Dorogundgé, des agriculteurs songhaï qui n’ont qu’une ou deux vaches et quelques chèvres, mais à des nomades tamashek qui campent à trois heures de là. Auparavant, ils se satisfaisaient des marigots, étangs, lacs et autres flaques que les crues du Niger abandonnaient jusqu’à des kilomètres dans le désert. Ces réservoirs naturels ont été les premières victimes de l’ensablement. Désormais, Djoli-ba est la seule ressource en eau de toute la région. La charge pastorale, devenue trop forte, accélère la baisse de son débit et précipite son agonie.

Les jeunes de Dorogundgé regardent le fleuve avec envie. Partir ? Mécanicien à Gao, étudiant à Bamako, dealer au Ghana, prof au Togo, balayeur à Paris ? Savent-ils qu’ils sont encore les héritiers des prestigieux empires du fleuve – empire de Ségou, empire des Songhaï, empire des Peuls du Macina ? Si le Djoli-ba les abandonne, que pourront-ils faire d’autre que de le quitter ? Point final

Source: www.parismatch.com



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