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Mali : Les péripéties d'un mariage d'un jeune touareg de Boghebra
Posté par Touareg le 10/8/2009 1:24:54 (802 lectures)



L’appetit venant en mangeant, je poste ce "débris de roche" qui est, de mon point de vue, une pépite de diamant (teloulout), un extrait d’un travail de mon cousin qui s’essaie en recherche sociale sur les touaregs de la rive Sud du Sahara, au Mali. Je donne cette autre contribution aux merveilleux internautes de KI qui sont pour la sauvegarde de notre culture (temoust) menacée de mort.

Les péripéties d’un mariage d’un jeune targui de Boghebra : Je vais résumer à quoi ressemble un mariage d’un jeune ag-Tamasheqh (ancien achoumagh) qui démontrera qu’il est devenu quelqu’un (asseken-n’temoust-n’haret), dans les années 2000 à Boghebra en dilapidant ‘oghchad, assebrar) la coquette somme de 4 millions de francs CFA. En faisant cela, l’ « intégré » a entraîné aussi ses cousins dans un cercle vicieux : « faire comme tout le monde pour ne pas être en reste ». Cette façon de faire comme les moutons de Panurge se dit en Tamasheqh « tetelal-tan-chédhan », les ânes développent le même réflexe de ‘moutons de Panurge’ puisque chaque fois qu’un d’eux se met à pisser dans la caravane, les autres l’imitent.

Acte 1 : la demande de mariage « remise des colas » Pour la demande de la main de la fille (outer-n’ehen), une délégation de femmes bien sapées (hauts talons et sacs à main assortis) se rendront- en voitures rutilantes, prêtées puisque le marié ne possède qu’une vielle gambarde cabossée et non dédouanée - dans la famille de la fiancée si celle-là demeure à Bamako. Dans le cas contraire, le fiancé financera le voyage, même s’il faut aller jusqu’à Ménaka (comme on dit), en grosses 4X4 « boule-boule », pour une délégation ; cette dépense prestigieuse est faite pour bien réussir, selon les règles de l’art des mariages des gens de la ville, la cérémonie dite de la remise des colas. Cette cérémonie qui n’a qu’un coût symbolique (sept colas) chez les bambaras que nous copions, ne reviendra pas à moins de cent mille francs à mon eg-alatma qui est un intégré douanier/gendarme/forestier orgueilleux et fanfaron. Les salutations aux belles-familles seront le clou de cette première phase dite d’entrée en matière. Dans la foulée, il faudra donner quelque chose aux femmes bellas et aux griottes qui ont appris la leçon en observant les voisins bambaras et sonraïs.

Acte 2 : l’attachement du mariage religieux Pour la cérémonie d’attachement de mariage religieux (açaghet, asseghtass-n’ahen), on va désigner une forte délégation composée de parents et amis de Mandam et Tamendam (les conjoints) pour aller chez le marabout (elfakhi) faisant office de cadi pour les éléments de la communauté kel-Tamasheqhs de la ville. Là, on ne peut pas tricher sur le cérémonial d’attachement de mariage religieux parce que les vieux (inouchemen), faisant fonction de cadis de circonstance, n’accepteront que des choses claires. Toutefois, quand des jeunes voudront leur faire admettre des arrangements de mariages (mixtes) dont la qualité musulmane de l‘époux ou de l’épouse n’est pas claire, les représentants des mariés sont refoulés vers les marabouts bambaras de la place qui, eux qui sont fraichement islamisés et faisant appel à leur coutume animiste peuvent trouver des arrangements pour célébrer religieusement des mariages, même dans le cas où la fiancée est déjà grosse de quelques mois (azem-tadada). Ce qui est fréquent en ville puisque certains jeunes deg-Tamasheqhs n’acceptent plus (comme les bambaras) de s’embarquer dans un mariage « sans goutter » (on n’achète pas un cheval de course sans en avoir éprouvé les performances). Les bambaras pousseront au mariage tout ag-Tamasheqh qui se hasardera à engrosser leurs filles, coutume animiste qui est entrée chez nous (les arabo-berbères dont les ancêtres ont islamisé les soudaniens) qui bannissions dans le temps nos filles qui ont commis l’adultère (assehram). Les coûts de cet acte 2 sont chers puisqu’il faut financer une vraie fête de mariage dans la mesure où il y a jalousie entre les tenants de la primauté du mariage religieux sur le mariage civil ; dans certains cas, on a entendu qu’environ 500.000 de francs CFA furent dépensés pour la location de 2 hangars démontables de 100 places chacun et de 200 chaises ; l’achat de 5 gros béliers ; l’achat de 100kg de riz brisure et des condiments pour préparer un zamé de 20 plats à 10 mangeurs chacun, 20 casiers de 24 bouteilles de boissons

Acte 3 : La remise de la valise de la mariée et de la dot La valise de la mariée reviendra à cinq cent mille francs CFA et la dot en argent liquide à pas moins d’un million de francs (en billets de dix mille francs neufs et craquants). C’est l’évènement qui cristallisera toute l’attention parce que la remise de ces objets-là est l’occasion de yoyos de toutes les castes d’anciens et de nouveaux griots qui vous suceront jusqu’à la moelle à force de faire l’éloge des hauts faits (que vous n’avez pas réalisés).

Acte 4 : les cartes de mariage Les annonces du mariage de Mandam et de Tamendam sont imprimées sur papier glacé polychrome et distribuées en 200-300 exemplaires ; ce poste de dépenses reviendra à 300.000 FCFA. Pour montrer la bonne assise sociale des futurs époux, on donne une liste des parents, amis et alliés des mariés qui seront des dignitaires politiques et des fonctionnaires bien placés dans la capitale ; les pauvres parents de la brousse ne figureront pas sur la liste.

Acte 5 : la cérémonie de mariage civil La cérémonie de mariage civil aura lieu dans une mairie (commune 5 ou 6) de la rive droite dont les quartiers résidentiels abritent les familles kel-Tamasheqhs ; ce qui permettra la plus grande visibilité et la propagande pour cet acte social hyper médiatisé (filmé en caméra scope) dans la capitale. Il faut faire participer à cette cérémonie tous ceux qui ont les plus belles voitures et les plus beaux habits et quelques jeunes montés sur des motocyclettes Djakarta pour faire beaucoup de tintamarre au passage du convoi qui se rendra pour des salutations dans des familles ciblées ; une autre occasion de jeter quelques billets aux castes (agouten, inhedhen), à d’anciens et de nouveaux griots (eklan) qui accompagneront le convoi. Ce poste de dépenses reviendra à environ 500.000 FCFA.

Acte 6 : la cérémonie dite « rassembler les ustensiles » La mère de la fille mariée ou ses sœurs et cousines convoquent les femmes à la cérémonie dite « rassembler les ustensiles » (menew-siri, en bambara). C’est l’occasion que chaque femme apporte qui un bol, qui une tasse, qui une natte pour une assistance à la famille de la mariée qui vous fera le même geste quand viendra votre tour de marier votre fille. C’est la coutume bambara qui faisait déplacer du village de la mariée à celui de son époux ses tantes et copines qui transportent sur leurs têtes des colis d’ ustensiles de la mariée qui rentre chez son mari qui est ainsi copiée par shet-Tamashèqhes de la ville qui, elles, ne transportent rien sur leurs têtes. Ce n’est plus des bricoles qui sont rassemblées pour constituer un fonds de matériels d’équipement pour le nouveau ménage comme la tente en peaux, les écuelles et les bois de soutènement de la tente de nos braves mamans du "pays". Non, que nenni ! Ce sera une gigantesque collecte d’objets divers dont de l’or, de l’argent métal et même une villa ou un terrain d’habitation que les femmes touarègues de Boghebra tenteront de réunir en une seule opération pour la fille mariée qui, selon des fortunes diverses, se retrouvera riche, à l’occasion de son mariage à Boghebra ; une cousine m’a rapporté que la cérémonie de « rassembler les ustensiles » que les femmes touarègues de Boghebra ont organisée pour l’une des filles d’un grand apparatchic targui qui vit à Boghebra, a rapporté 5 millions de FCFA, qui dit mieux ? Cette exubérance entrainera une inflation à la hausse pour les mariages suivants.

Acte 7 : la cérémonie de mariage proprement dite La cérémonie de mariage proprement dite (azezlaï) est la plus spectaculaire, folklorique, fatigante et dépensière. La cérémonie démarre le jour de la veille par les préliminaires suivants qui coûteraient environ 2 millions de francs CFA : • La location d’une salle de banquets dans un hôtel 5 étoiles qui sera louée pour une soirée à un demi-million de francs CFA ; • La location de 2 hangars démontables de 100 places chacun et de 200 chaises, cette dépense sera facturée à deux cent mille francs CFA ; • L’achat de 2 taurillons et de 20 gros béliers, ce qui reviendra à un million de francs CFA ; • L’achat de 100kg de riz brisure et des condiments pour préparer un zamé de 20 plats à 10 mangeurs chacun, 20 casiers de 24 bouteilles de boissons gazeuses ; ce poste de dépenses peut s’évaluer à cent mille francs CFA ; • L’aménagement de deux villas prêtées pour recevoir l’une, 100 hommes et l’autre, 200 personnes (les femmes + les enfants + les griots + les bellas + la tawachit). Le jour de la manifestation, des dispositions matérielles et financières sont prises par les hommes et les femmes du clan (et même par ceux de parenté élastique qui voudraient se faire voir en public) qui vont devoir se saper comme s’ils vont à la fête de Témakanit ou d’Essakane. Les participants des deux clans (du mari et de la fille) qui doivent rivaliser de dépenses mettront en poche une somme d’argent (au moins dix mille francs pour les moins friqués et cent mille francs pour les nantis) en petites coupures craquantes. Ce qui impose à certains joyeux fêtards de passer aux guichets des banques, certains feront des découverts pour ne pas avoir honte au moment de « faire pleuvoir les billets de banque » en ‘bogno-sara’ sur les têtes des danseuses qui sont pour certains des épouses, des belles mères, des cousines ou des filles. Le « « bogno-sara » (déposer des billets de banque sur la tête de la danseuse) est la forme de gaspillage d’argent (qui passe de la main d’un noble à celle d’un casté pour que le dit noble - à vérifier ! - se fasse voir) dont le montant au cours d’un mariage de Février 2007 d’un intégré ag-Tamasheqh n’eg-alaçel a culminé à un million de francs CFA (parole d’une femme d’un certain âge qui était de la fête).

Acte 8 : la cérémonie nuptiale dite « faire rentrer la mariée » La dernière cérémonie de mariage « faire rentrer la mariée » a lieu tard dans la nuit comme chez nos cousins Diarra du village de Diorto. Les jeunes mariés seront séquestrés durant une semaine dans la case (pardon dans la chambre nuptiale de la grosse villa de l’intégré) où ils recevront la visite des amis. Il ne manquerait plus aux kel-Tamasheqhs de la ville que de franchir le Rubicon en instituant - comme chez nos cousins Coulibaly de Niédougou - la présence dans la chambre nuptiale de la vielle femme qui constatera la virginité de la mariée en brandissant le lendemain le drap ensanglanté par l’hymen arraché de force à la virginale épouse. Les traces de sang sur le drap blanc témoigneraient le dépucelage effectif de la jeune mariée. Dans le cas probable où la jeune mariée qui ne serait pas vierge et ne lâche pas du sang, la vielle femme qui constatera la virginité de la mariée apprêtera un coq qu’elle égorgera en cachette pour laisser des gouttes de sang sur le drap qu’elle est tenu de brandir à l’assistance des femmes du voisinage.

Les deux actes suivants (9 et 10) boucleront souvent le type de mariage dont j’ai développé ci-dessus le processus.

Acte (9) : pour certains mariés de chez nous, il y a des lendemains qui ne chantent pas. On a vu de jeunes mariés qui sont partis le jour suivant de leur mariage quémander le na-sogno (le prix des condiments en bambara) parce que complètement ruinés par les dépenses de son mariage fait à l’image de celui de riches commerçants Markas et Diogramés (des castés respectivement des ethnies soninkés et peulhs) qui ont institué le mariage prestigieux en vue de « mettre plein les yeux » de leurs anciens maîtres.

Acte (10) : la fuite de la jeune mariée (térezé-n’ahen) est la conséquence que l’on lui a mis plein les yeux avec la cérémonie grandiose de mariage, alors que son mari n’est qu’un modeste fonctionnaire qui a dilapidé ses économies pour se sortir de la cérémonie de mariage, une maladie contagieuse comme la coqueluche des enfants qui se transmet maintenant dans les campements nomades. Comme on dit en Tamasheqh, « éhen n’nahadian erchedj inafeguen », le mariage arrangé (par tromperie) ne dure pas.

En copiant les actes de cérémonies sociales de nos voisins Diarra (mariages, baptêmes, décès) du genre « faire-part, avis, distribution de cola, valise de la mariée, ramassages des effets du ménage, salutations chez les beaux-parents, café à gogo, din-koundi, atogho-wélé, location de salle de banquets, location de chaises et de tentes, danses, griottes, bogno-sara, et autres », kel-Tamasheqhs de la ville sont assurément assimilés à la culture des "autres" en ayant renoncé à celles bédouines traditionnelles.

Mieux, à ce jeu de tout copier chez les voisins citadins, kel-Tamasheqhs qui ont hérité de leurs ancêtres bédouins sahariens le sens de la mesure, risquent de perdre leur âme (et leurs ressources) dans un jeu de dupes qui voudrait que le mariage du prochain cousin serait financé à hauteur d’un million à deux millions de francs CFA puisque celui du cousin qui le précède n’a coûté que cinq cent mille à un million de francs CFA.

Alors que nos voisins Coulibaly font tout pour faire diminuer le gaspillage des ressources englouties dans les cérémonies sociales, les nôtres prennent le chemin inverse, comme s’ils veulent combler un retard dans ce domaine.

Aussi, je donne ici une sonnette d’alarme face à la reproduction inconsciente par certains kel-Tamasheqhs de la ville de mœurs de leurs voisins (Sonrhaïs et Bambaras) qui sont des pratiques sociales passablement compliquées et coûteuses à l’opposé de celles simples et sans prix relevant de la tradition des kel-Tamasheqhs.

Je suis fondé à croire que la fameuse Temouchagha (être brave et digne) est une attitude sociétale que certains hommes (et femmes) kel-Tamasheqhs, notamment des chefs traditionnels (immenokalen) et des intellectuels (kel-temousné )doivent rappeler le plus souvent pour conscientiser les jeunes en vue que cette couche sociale fragile – le fer de lance - puisse maintenir la dignité qui est la valeur fondatrice de notre culture des lithamés (kel-attel),

A la fin, je conseillerais aux jeunes deg-Tamasheqhs qu’ils fassent attention à l’assimilation rampante qui guette notre communauté bédouine en ces temps de mondialisation et de nivellement des valeurs (midjdahaw) qui est en fait une vraie perte du soi.

http://www.kidal.info/Forum/FR/lire.php?msg=5689



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