Algérie – Les restaurants de la Rahma ne tentent pas que des démunis sans ressources, mais aussi des petits salariés vivant loin de leurs familles ou se trouvant dans la difficulté d’assumer les importantes dépenses du mois du Ramadhan.
Au restaurant de la Rahma ouvert par la commune de Bir Mourad Rais à Alger, les salariés font même la majorité « des fidèles », selon Abdellah Rabhi, responsable du restaurant et vice-président de la commission des affaires sociales et culturelles de la même commune. « Ce sont des travailleurs qui peinent à joindre les deux bouts à cause de la cherté de la vie », soulignera-t-il. Tel est le cas de aâmi Mohand, ouvrier et père de 4 enfants, qui perçoit à peine l’équivalent du SMIG et qui se trouve être un « client » assidu de ces restaurants depuis plusieurs années déjà. Avec sa veste kaki bien repassée, toujours un journal sous le bras, et ses épaisses lunettes de vue sur le nez, lui donnant un petit air d’intellectuel accompli, il faisait contraste avec un groupe d’une dizaine de jeunes installés non loin de là dans la vaste cour qui jouxte la salle de restauration.
Sa tenue vestimentaire, plus que décente, faisait contraste avec l’apparence un peu indigente qui distinguait ces jeunes désœuvrés dont le teint dénote d’une longue et éprouvante exposition aux éléments de la nature. Dans un français impeccable et sur un ton plutôt sarcastique, il expliquera qu’il faisait jadis partie de la classe moyenne qui tend, dit-il, à « disparaître au fur et à mesure que le niveau de vie recule ».
De l’autre côté, le groupe de jeunes écoutait la conversation un peu intrigué par la personnalité de aâmi Mohand qui, à tous les coups, se lance dans des analyses sans fin de la situation économique du pays et de ses retombées sociales, positives et négatives. Pour eux, les choses sont beaucoup plus simples: le restaurant de la Rahma leur offre un repas chaud tout en leur permettant de faire des économies sur le peu de ressources dont ils peuvent disposer. Ils viennent, pour la majorité, de l’Est du pays pour gagner leur vie, travaillant surtout dans les différents services communaux de nettoiement.
Un peu plus loin, dans un coin ombragé, une demi-douzaine de femmes, d’âge mûr sauf une, se regroupent spontanément, discutant à voix à peine audible en attendant leur tour pour remplir leur couffins et repartir au plus vite. Sur un ton moqueur, la plus jeune se demande inlassablement ce qui l’amène ici et y répond: « c’est la misère! ». Consciente de l’inutilité de son agressivité et de son ton un peu trop grave, elle modère aussitôt ses propos en signalant à qui veut l’entendre qu’elle est en charge de ses 5 frères et sœurs et de sa mère, avec le « salaire modique » d’une femme de ménage. « Le loyer seul consume mon salaire en entier », se plaint-elle.
« Attestation de misère »
Tour à tour, les autres femmes racontent leurs drames personnels. L’une a perdu son mari et se retrouve seule et sans travail face à la responsabilité de 8 enfants, l’autre s’est substituée depuis une dizaine d’années à son père grabataire pour s’occuper entièrement d’une famille de 9 membres… Au sujet des restaurants de la Rahma, l’une d’elles, comme sans doute beaucoup d’autres, semblait partagée entre la gratitude et la colère: « je suis reconnaissante à la commune qui nous a pris en charge tout au long de ce mois, mais j’aurais souhaité que l’Etat offre des opportunités de travail à nos enfants au lieu de nous donner de la charité! ». Femmes et hommes semblaient accepter tant bien que mal leur condition de récipiendaire de l’aide alimentaire qui, selon l’expression bien inspirée de aâmi Mohand, est l’équivalent d’une « attestation de misère ». Une heure avant l’heure d’El-Iftar, tous ceux qui préfèrent prendre leur repas pour le consommer chez eux étaient servis.
Dans la salle de restauration, les tables étaient déjà dressées, les pièces de vaisselles déposées, le pain coupé et servi, il ne restait qu’à verser la Chorba Frik dans les bols, et le Tadjin Zitoune dans les assiettes. Le menu comprend une Chorba, un Tadjine, une salade et un dessert, tandis que l’eau minérale remplace systématiquement l’eau plate pour « éviter les intoxications », dira un volontaire. Lorsque l’appel à la rupture du jeûne retentit, on n’entend plus que le cliquetis des cuillères. Seulement la moitié des quelque 100 places disponibles était occupée.
Les « fidèles », tous des hommes, mangeaient en silence, sans même se regarder. 15 minutes plus tard, la salle était déserte. La journée des volontaires est terminée.
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