Au moment où la tension semble être tombée dans le nord du Mali, où l’on est sans nouvelles des otages, Paris, qui envisage une intervention militaire pour les libérer, est soupçonné d’avoir exploité la menace terroriste pour détourner l’attention des Français des sujets qui les préoccupe.
L’ex-Premier ministre, Dominique de Villepin, et une partie de la presse de l’Hexagone ont pointé du doigt hier le gouvernement français, lui reprochant de s’être alarmé ces derniers jours des risques d’attentat dans le pays et d’exploiter la situation à des fins politiques. Le principal rival à droite du président Nicolas Sarkozy, de Villepin, a critiqué “la politique de communication à tout le moins maladroite et parfois même cynique” du gouvernement sur la menace terroriste.
Il a indiqué sur la radio France Info, qu’“en matière de sécurité, en matière de communication sur ces questions, il faut savoir être prudent et il faut savoir avoir une parole juste et rare”. L’ancien chef de la diplomatie française a reproché au gouvernement de mettre en œuvre “une stratégie de la tension”, alors que “ce qui est important c’est de prendre des mesures, d’agir (…) ça ne sert à rien de créer la panique un peu partout dans notre pays”. Cette sortie médiatique intervient après que les autorités eurent été à nouveau alarmées lundi d’un risque d’attentat accru sur le sol français, sur la base d’un renseignement provenant d’Algérie concernant une menace qui émanerait d’Al-Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi). Par ailleurs, plusieurs éditorialistes de la presse régionale accusaient également le gouvernement de se servir de cette menace pour occulter des sujets sensibles comme l’impopulaire réforme des retraites.
“Est-ce que, par hasard, Brice Hortefeux (le ministre de l’Intérieur) ne jouerait pas un peu au ‘Père la terreur’ ? Est-ce qu’il ne serait pas en train de donner la trouille aux Français, histoire de les détourner de leurs marottes sociales ?”, interrogeait ainsi la République du Centre. “L’alerte des services de sécurité est fondée ; la publicité qui l’entoure fait question. Pour certains, le ministre de l’Intérieur orchestrerait la peur pour justifier des mesures de sécurité renforcée”, note l’Est républicain. De son côté, l’opposition socialiste a regretté le manque de “transparence” entourant cette menace. “On nous dit : la menace est là, mais qui, quoi, qui est-ce, comment, on n’en sait rien. On est dans le brouillard pour quelque chose qui touche à la sécurité des Français”, a déploré le député socialiste Jean-Christophe Cambadélis sur Canal+.
Quant aux otages français et africains enlevés à Arlit (Niger), ils sont détenus, selon des sources locales, dans des massifs rocheux du nord du Mali difficiles d’accès où une intervention pour les libérer serait difficile et périlleuse, expliquent à l’AFP des spécialistes de la région. Une opération militaire pour libérer les otages est toujours possible, mais elle serait dangereuse pour les prisonniers, très difficile à monter et hors de portée des armées de la région, assurent des experts. Si ce n’est pas l’Afghanistan, ce sont des régions isolées, montagneuses, escarpées, où les clans locaux, depuis toujours rétifs à toute autorité, assistent les hommes d’Al Qaïda au Maghreb islamique (Aqmi), soupçonnés de détenir les otages, par intérêt ou à cause de relations familiales.
Ces régions, et notamment le massif de Timétrine, à 450 km au nord-est de Tombouctou, l’explorateur français Régis Belleville, les a sillonnées depuis plus de dix ans. Le journaliste mauritanien Isselmou Ould Moustapha, spécialiste du jihadisme à Nouakchott, ajoute : “La principale force d’Aqmi, ce sont les relations matrimoniales tissées au fil des ans avec les tribus.” “Les jihadistes sont tous polygames : donc chaque fois qu’ils bougent vers un autre secteur ou un autre erg, ils ont des femmes et des enfants pas loin. Cela créé des solidarités familiales”, précise-t-il, joint au téléphone depuis Paris. “En cas d’opération militaire, s’il y a des victimes parmi les civils, cela renforce le sentiment de solidarité déjà existant. Comme les frappes maladroites en Afghanistan : si cela touche des civils, ils deviennent taliban dès le lendemain”, ajoute-t-il. Ces derniers mois, des sources concordantes au Mali ont fait état d’abris, enterrés pour résister à des raids aériens, que les jihadistes auraient creusé dans des chaos rocheux du désert malien.
À Paris, le chercheur Pierre Boilley, qui dirige au CNRS le Centre d’études des mondes africains (Cemaf), précise que les combattants salafistes, descendus d’Algérie, ont choisi “des régions isolées, où ils ont entamé il y a vingt ans une cohabitation bien comprise avec les tribus locales, à base de relations d’affaires, de menaces et de liens familiaux”. “Tous les trafics passent par ces régions : drogue, armes, clandestins, avec des complicités qui remontent parfois très haut, étant donné les sommes en jeu”, ajoute-t-il.
“Il y a des intérêts troubles, qui ne vont pas tous dans le sens d’une éradication d’Aqmi.” Pour mener une opération de libération des otages, confie le colonel à la retraite Gilles Denamur, ancien attaché militaire français au Niger, “tout dépendra des renseignements. Il faut qu’ils soient sûrs à 100%, et c’est le plus difficile, d’autant qu’il est probable que les otages ont été ou vont être séparés”.
source: Liberte |